Musique Nomade : 20 ans à faire entendre les musiques autochtones
Depuis 20 ans, Musique Nomade accompagne les artistes autochtones dans leur parcours musical, de leurs premières expériences d’enregistrement jusqu’au développement de carrières professionnelles. Fondée en 2006, l’organisation a évolué au fil des années pour développer différentes façons de soutenir la création, l’accompagnement et le rayonnement des musiques autochtones.
Musicaction a rencontré Joëlle Robillard de Musique Nomade à l’occasion du 20e anniversaire de l’organisation pour revenir sur ses origines, les projets qui ont marqué son histoire, l’importance du collectif et les ambitions qui l’animent pour les prochaines années.
Peux-tu nous raconter les débuts de Musique Nomade? Comment l’organisation est-elle née et quelle était sa mission à ses débuts?

L’organisation a été fondée en 2006 par Manon Barbeau, accompagnée de Claude Picard et d’André Dudemaine, deux figures importantes du milieu autochtone. Musique Nomade est née dans l’esprit du Wapikoni Mobile, un projet qui met en place des studios de formation cinématographique directement dans les communautés autochtones. L’idée était de créer un organisme qui fonctionnerait selon une approche similaire, mais dans le domaine de la musique : offrir des ressources d’enregistrement directement dans les communautés, avec des équipes et de l’équipement professionnel.
À ce jour, le cœur de Musique Nomade demeure d’offrir ces ressources directement dans les communautés autochtones. C’est l’aspect profondément collectif et communautaire de l’organisme. Nous installons pendant deux semaines des studios temporaires, avec de l’équipement professionnel, des réalisateur.trice.s, des ingénieur.e.s, des réalisateur.trice.s vidéo, etc. Ces ressources sont accessibles gratuitement aux artistes de la communauté.
Ces activités nommées « escales » nous ont permis de construire un vaste réseau d’artistes autochtones qui évoluent dans une grande variété d’univers musicaux. Certain.e.s enregistrent une chanson pour la première fois, tandis que d’autres sont déjà bien établi.e.s dans leur communauté, mais n’ont jamais enregistré professionnellement.
Enfin, depuis mon arrivée, en 2017-2018, le volet label, peut-être mieux connu de l’industrie, s’est davantage développé. Il comprend notamment la production d’albums et de spectacles, la représentation d’artistes et les activités d’agence de spectacles. Il est né à une époque où les ressources destinées aux artistes autochtones étaient limitées et où les langues autochtones étaient peu présentes dans le secteur.
Laura Niquay est le premier exemple de ce processus : elle a travaillé de nombreuses années avec nos ressources communautaires, et notre volet plus professionnalisant s’est en quelque sorte créé en réponse aux besoins de son projet, avant de bénéficier à de nombreux autres artistes autochtones.
Après 20 ans d’activité, qu’est-ce qui, selon toi, fait la force de Musique Nomade?
Être un organisme autochtone qui représente les artistes autochtones est une force en soi, puisque nos visions, nos valeurs et nos façons de faire correspondent à celles des communautés que nous représentons.
Notre force, c’est aussi d’être un organisme assez alternatif dans ses façons de faire. Musique Nomade est constitué comme un OBNL : tout ce que nous faisons, même les activités du label, se fait sous cette structure. Cela nous permet de rester près de nos valeurs et de notre mission, et c’est quelque chose qui nous distingue.
Au fil des deux décennies d’activités de Musique Nomade, l’organisation a donné vie à de nombreux projets. En regardant le chemin parcouru, y a-t-il des projets ou des réalisations qui se démarquent particulièrement et qui sont gravés dans la mémoire de l’organisation?
De toute évidence, il y a la création de la plateforme de diffusion indépendante Nikamowin, lancée en 2018 et dédiée exclusivement aux artistes et aux musiques autochtones. Très utilisée par le milieu et le public pour découvrir de nouveaux.elles artistes, elle permet de décloisonner les stéréotypes sur « la musique autochtone ». On y découvre plusieurs genres musicaux, cultures, nations et langues. C’est également un outil de promotion et de rayonnement qui démontre la force des musiques et des voix autochtones.
La création des spectacles Nikamotan MTL, en 2017, est également un grand accomplissement de l’organisation. Ces spectacles donnent naissance à des collaborations exclusives entre artistes autochtones et allochtones, notamment Lydia Képinski et Quantum Tangle, Annie Sama et Anachnid, ou encore Matiu et Dramatik. Ces collaborations ont permis de faire découvrir les musiques actuelles autochtones dans une esthétique et une direction musicale travaillées. La présence d’artistes populaires incitait également le public à découvrir les artistes autochtones. Le concept a roulé pendant cinq ans, puis a évolué. Cette année, il prend la forme de « Laura Niquay invite », dans le cadre des 20 ans de Musique Nomade.
Enfin, la sortie, en 2021, de Waska Matisiwin, le deuxième album de Laura Niquay, constitue une autre grande fierté. Il s’agissait de notre premier album commercialisé à grande échelle, avec notamment le soutien de Musicaction. Le projet nous a permis de produire nos premiers CD et vinyles, puis de donner lieu à des tournées de spectacles. L’album a également remporté plusieurs prix. C’était un grand moment de fierté pour l’organisation d’avoir accompagné une femme Atikamek jusqu’à ce niveau de développement professionnel.
Plusieurs projets collectifs ont pris une place importante dans l’évolution de Musique Nomade. Quelle était la vision à l’origine de ces projets?
La vision collective est vraiment au cœur de la mission de Musique Nomade. Encore aujourd’hui, je trouve que c’est un défi, à tous les niveaux, de maintenir cette vision. Dans un monde qui devient de plus en plus individualiste, nous pensons toujours que le collectif est plus fort, et c’est ce que nous essayons de nourrir.
En fait, nous profitons de nos 20 ans pour créer des partenariats avec d’autres acteur.trice.s de l’industrie, en dehors de nos cercles habituels. Nous avons rejoint des organisations qui souhaitent soutenir la relève autochtone et plusieurs annonces seront à venir dans le cadre de notre 20e anniversaire concernant ces partenariats.
Nous pensons que c’est en alliant nos forces avec celles du secteur que nous réussirons à avoir un impact plus fort et plus pérenne.

Pour terminer, projetons-nous dans l’avenir : que souhaites-tu à Musique Nomade pour les 20 prochaines années?
Je trouve toujours ces questions-là difficiles parce que je suis vraiment une personne de « un petit pas à la fois », de faire les choses lentement, sûrement. Je trouve qu’on est dans un milieu qui va trop vite, où on est tout le temps à la course. Je nous souhaite donc un milieu qui puisse ralentir, prendre le temps de bien faire les choses, de respirer, de bien faire rayonner nos musiques et nos projets.
Sinon, je souhaite à Musique Nomade du succès dans ses efforts de création de liens dans l’industrie, au Canada et à l’international, pour continuer à faire entendre les créations autochtones. En ce moment, nous entrons dans une nouvelle période avec les deuxièmes albums de Soleil Launière et le troisième album de Laura Niquay, ainsi qu’avec le retour de Kanen qui s’amorce. Nous développons aussi notre présence à l’international : Soleil Launière a fait une tournée européenne et Q052 a donné des représentations au Royaume-Uni. Pour les 20 prochaines années, nous nous imaginons avec davantage de collaborations nationales et internationales, en commençant par le Canada. Dans 20 ans, je souhaite surtout des réseaux de collaboration solides.

Musique Nomade est soutenue par Musicaction en 2026-2027 dans le programme Développement de la carrière d’artistes, de compétences et d’affaires.